Architectures en pointe
En privilégiant un angle de vue particulier sur les immeubles de sa ville, Rémy Mathieu ravive le souvenir des pyramides. Une contre-plongée systématique à l’attaque des angles des buildings confère un élancement triangulaire à chacune des constructions qui n’était d’abord qu’un cube ou un parallélépipède de béton.
Les bâtiments défilent les uns à la suite des autres en se présentant à première vue comme les multiples d’un même ensemble, ou plutôt comme engendrés par une même matrice. A décrire ainsi verbalement ce travail, on pense inévitablement à une œuvre qui s’inscrit dans la ligne de la Nouvelle Objectivité ouverte par Bernd et Hilla Becher et cette impression serait renforcée par le fait que chaque photographie est déterminée par un protocole de prise de vue rigoureux et systématique.
Mais à y regarder de plus près, cette méthode n’a rien d’une reprise et n’est nullement due à un effet de mode. Rémy Mathieu est un adepte de la pratique photographique d’architecture et ses œuvres antérieures montrent depuis le début de sa carrière une rigueur technique rompue à la restitution de l’âme géométrique du bâti.
L’aspect répétitif qu’impose l’exposition de ces cadrages sur les édifices n’aboutit jamais à une idée de collection visant à démontrer la similitude des plans urbains en quelques lieux de l’Europe où ils se trouvent saisis par la photographie. Au contraire, le mode de visualisation par angularité choisi par Rémy Mathieu constitue une instance de différenciation.
Chaque structure pyramidale empruntée à ces immeubles de banlieue ou de campus universitaire est rangée dans une série signalée par un titre : ainsi les Citadines arborent des façades où bâillent des terrasses tandis que les Américaines déroulent leurs damiers de fenêtres miroitantes sur des plans curvilignes. Et dans chaque série, les cadrages identiques permettent de repérer les nuances de styles architecturaux, comme on discernerait des différences de variables dans une suite de fonctions mathématiques. Cette dernière impression est renforcée par la tonalité des tirages qui oriente notre admiration vers les lignes de force qui stabilisent l’érection de ces constructions : les surfaces sont épurées, éclaircies ou assombries par endroits, pour faire ressortir le dessin du plan architectural.
Pour autant, ces images ne basculent jamais dans l’abstraction pure ; elles découvrent à travers une vision sensible la charpente invisible des blocs de béton qui font l’ordinaire des zones périphériques urbaines. Ainsi, le point de vue adopté, systématiquement répété dans chaque prise de vue, s’attache à cette dimension oubliée par le passant dans le paysage architectural : l’élévation. Et comme s’il ne suffisait pas de montrer le gravissement des appareils muraux, le photographe rend visible dans la représentation des façades en surplomb le mouvement même de son regard attiré par le faîte.
Ce parti pris d’optique a pour effet, par la puissance d’un seul regard, de changer le monde, d’opposer à la matérialité imposante du paysage urbain l’écoute spirituelle des harmonies et des lois d’une mathématique toute intérieure qui s’expose dans le cadre photographique comme une vérification poétique de celle de l’architecte.
Robert PUJADE[1].
[1] Pujade Robert, né en 1948, agrégé de philosophie, critique d’art, auteur de nombreux essais dont Art et photographie : la critique et la crise, édition L’Harmattan, 2005, Du réel à la fiction : la vision fantastique de Joan Fontcuberta, édition Isthme, 2005, Hervé Guibert : une leçon de photographie, édition Université Claude Bernard, 2008, Fantastique et photographie : essai sur les limites de la représentation photographique, édition L’Harmattan, 2015. Robert Pujade m’a également abreuvé de son enseignement.
Série constituée de 30 photographies imprimées en jet d’encre pigmentaire sur papier fine Art Fuji Format 40 x 50 cm et 100 x 125 cm. Numérotation /3. Réalisation 2002-2004.
Présenté à la galerie Geneviève Mathieu, Lyon, en 2007, à la galerie Domus, Université Claude Bernard Lyon1, en 2012 et à l’ENSSIB en 2020.